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Deux questions au Dr Denis Mukwege

24.07.2019

L’Hôpital Panzi : un futur centre d’excellence et de formation mondial pour soigner les femmes victimes de violences sexuelles

La Croix-Rouge luxembourgeoise a accueilli le Docteur Denis Mukwege afin d’approfondir les réflexions sur la stratégie de récolte de fonds pour le développement de son Hôpital de Panzi en République démocratique du Congo, spécialisé dans la prise en charge des femmes victimes de violences sexuelles.

La Coopération luxembourgeoise a déjà confirmé son soutien de 5 millions d’euros au projet, plaçant le Luxembourg en tant que premier bailleur international.

L’Hôpital de Panzi avec son modèle holistique, basé sur la prise en charge médicale, psychologique, socio-économique et juridique, vise à être un centre d’excellence et de formation à l’échelle mondiale pour « réparer » les femmes et leur permettre de reconquérir leur place dans la société.

Deux questions au Dr Denis Mukwege

L’hôpital de Panzi, qui avait pour premier objectif la réduction de la mortalité maternelle, est rapidement devenu un hôpital spécialisé dans le soin des femmes ayant subi des violences sexuelles. Quelle est votre vision de l’hôpital de Panzi pour les 10-20 prochaines années ?

« La mortalité maternelle reste toujours élevée en RDC. Améliorer la prise en charge mère-enfant et éviter que des femmes ne perdent la vie en la donnant passe par de meilleures infrastructures, incluant le matériel adéquat et le développement des compétences. Les hôpitaux périphériques doivent pouvoir nous transférer les femmes en cas de complications et nous devons avoir la capacité et les ressources pour veiller à ce que l’accouchement se passe pour le mieux.

En raison de la souffrance que subissent les femmes congolaises par les viols généralisés, notre équipe à Panzi a acquis de l’expérience sur les 20 ans par rapport aux soins médicaux et, bien au-delà, par rapport à l’accompagnement global nécessaire qui permet aux femmes survivantes de violences sexuelles non seulement de guérir, mais d’être en mesure d’avoir par la suite une vie normale en société. Cette perspective de les placer dans un rôle de survivantes plutôt que de victimes les aide à se sentir plus fortes, à être capables de dénoncer et à se battre pour leurs droits lorsqu’elles ont été soignées physiquement et psychologiquement et qu’elles peuvent vivre en autonomie. Nous pensons que le modèle holistique que nous avons créé à Panzi mérite d’être exporté dans d’autres pays car le fléau de la femme violée existe partout dans le monde malheureusement.

Mais aujourd’hui nous ne sommes pas en mesure de démultiplier ce modèle. Nos conditions de travail ne nous permettent pas, par exemple, d’inviter des équipes chez nous pour transmettre notre approche. Le nouvel hôpital doit pouvoir jouer ce rôle de centre de formation.

Je dirais que l’hôpital du futur doit continuer à lutter efficacement contre la mortalité maternelle et lutter activement contre les violences sexuelles, notamment en libérant la parole. Il est nécessaire de briser le tabou du viol qui place la honte du côté de la femme violée alors que la honte va à l’auteur de ces atrocités. »

La Croix-Rouge luxembourgeoise projette de contribuer à la réinsertion sociale des femmes en leur fournissant une habitation après leur passage à l’hôpital. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette possible collaboration ?

« Dans notre expérience passée, nous avons aidé quelques femmes à avoir leur maison après avoir été soignées à l’hôpital. Il faut savoir que, souvent, les femmes sont rejetées par leur communauté et se retrouvent sans toit, seules ou avec leurs enfants. Quand elles ont leur maison et une petite activité, les femmes deviennent plus fortes. Malgré leur passé traumatique, elles se prennent totalement en charge, deviennent plus sures d’elles et développent plus de confiance en elles-mêmes.

Si la Croix-Rouge luxembourgeoise, qui a une expertise au niveau international sur l’habitat humanitaire, peut fournir un logement à des femmes, ça serait vraiment une contribution importante pour leur réinsertion socio-économique. Je pense particulièrement aux femmes déplacées qui se retrouvent en ville sans rien. A partir du moment où elles ont accès à la propriété, elles prennent les choses en main et développent une autonomie formidable. »