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Abris d’urgence actuel d’une famille de 10 personnes quelques semaines avant la saison des pluies

Mission au Tchad : Evaluation des besoins sur place

07.05.2018

Cette mission est particulière car elle s’inscrit dans le cadre d’un accord de coopération entre la Croix-Rouge luxembourgeoise et la Fédération de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Nous allons réaliser les évaluations en terme de besoin en abris pour l’Afrique au nom de la Fédération.

Suite aux récents mouvements de population au sud du Tchad, nous avons ainsi été contactés pour faire une évaluation des besoins d’abris pour les réfugiés et retournés dans cette zone. En effet, plus de 30 000 personnes sont venues se réfugiées au Tchad et plus récemment, 7 000 autres. Les conditions des pays limitrophes autour du Tchad ne s’arrangeant pas, tous les spécialistes s’accordent sur le fait que la situation va empirer.

Besoins sur place

Croix-Rouge du Tchad siège régional du Mandoul

Croix-Rouge du Tchad siège régional du Mandoul

En avril, nous avons alors réalisé une mission d’une dizaine de jours dans le sud du Tchad. Plusieurs ONG sont déjà sur place et couvrent une partie des besoins. Ces besoins ne se limitent pas au problème des abris mais sont bien plus globaux. La population hôte est très pauvre et les besoins en eau, en latrine, en nourriture et en abris sont globaux. En effet, les moyens d’existence sont très limités dans le pays et l’afflux de personnes brise l’équilibre global.

A cela vient s’ajouter la saison des pluies qui commence en mai pour plusieurs mois. Ceci a un double impact sur les besoins à très court terme. D’une part, les nouveaux déplacés ont besoin d’un abri pour protéger leurs familles, limiter les maladies et ainsi les risques d’épidémies. D’autre part, la saison des pluies correspond à celle de l’agriculture. Elle conditionne donc les ressources alimentaires de l’année.

Entretien avec Rémi Fabbri, directeur adjoint de l’Aide internationale de la Croix-Rouge luxembourgeoise

Quelles ont été tes impressions une fois sur place ?

Partie du camp de Djako détruit par une tempête à la mi-avril

Partie du camp de Djako détruit par une tempête à la mi-avril

Le sud du Tchad est très pauvre. Il se compose de nombreux villages dont les murs des maisons sont faits en terre cuite ou en banco (brique fabriquée avec la terre sur place mélangée à de la paille) et les toits en paille. Ces maisons sont constructibles avec les ressources sur place mais sont semi-durables (la paille doit être changée tous les ans et les briques sont collées par la terre ; lorsqu’il pleut celles-ci se transforment en sable et la maison risque de s’écrouler si elle n’est pas entretenue régulièrement). Les villageois travaillent l’agriculture dans les champs. Ils disposent de grandes parcelles de terrain.
D’un autre côté, le système de santé est presque inexistant, il y a régulièrement des attaques dans les villages (on vient voler les bœufs) et l’éducation est limitée. Les villages manquent de points d’eau et de latrine de manière générale. Les villageois sont très accueillants vis-à-vis des réfugiés et il existe une véritable entraide.

As-tu fait des rencontres marquantes ?

Oui énormément ! Je peux prendre au hasard le village de Bedakoussang dans lequel nous avons animé un focus groupe avec les hommes du village. Celui-ci était composé de villageois, réfugiés ainsi que du chef du village. Nous avons réfléchi sur des solutions réalistes qui permettraient au village d’intégrer les réfugiés. Pour commencer, nous avons invité ceux qui le souhaitaient à s’exprimer librement.

Focus group dans le département de Goré

Focus group dans le département de Goré

Un réfugié a alors pris la parole pour expliquer son histoire. Il est parti de son pays en décembre avec sa famille et trois de ces bœufs. Il a alors traversé la frontière avec le fort risque de se faire abattre pour ses bœufs mais a réussi. Il traversait le village de Bedakoussang au milieu de la nuit avec de nombreux autres réfugiés lorsqu’un villageois est sorti et lui a proposé l’hospitalité. De nombreux autres villageois ont fait de même et le village a très vite doublé sa taille. Quelques semaines plus tard, au milieu de la nuit, des coups de feu ont été tirés et tous les villageois sont partis se protéger. Ceux qui restaient se faisaient rouer de coups. Au petit matin, tous les bœufs du village avaient disparu. Le réfugié s’est alors retrouvé sans aucun moyen de faire vivre sa famille. Aujourd’hui, il dort sous un manguier avec sa famille et a installé une natte par terre pour cuisiner.

De nombreuses personnes sont dans cette situation. Le chef du village a alors proposé de donner des parcelles de terrain et d’agriculture pour les réfugiés, les villageois se sont dits prêts à partager leur matériel agricole pour leur permettre de travailler la terre. Ainsi, si nous parvenons à fournir à ces familles des abris d’urgence et un peu de semence, nous leur donnons le moyen de reprendre dès l’année prochaine une vie autonome au sein du village.

Femme seule et ses enfants dans leur abri actuel

Femme seule et ses enfants dans leur abri actuel

Un autre exemple est celui d’une mère de famille dont le mari est mort et qui vit depuis 4 ans dans un site de retournés à Djako près de Moundou. Seule et sans famille, elle a reçu il y a 4 ans un abri. Celui-ci est maintenant extrêmement détérioré voire insalubre. Elle nous a expliqué qu’elle ne peut rien changer car elle ne dispose pas de moyen de subsistance. Elle survit en trouvant des petits jobs (pendant la saison de l’agriculture, en transportant du matériel, etc.). Elle gagne pour cela 200 à 500 francs soit l’équivalent de 50 centimes d’euro pour une journée de travail. Ses enfants vont à l’école mais n’ont pas les moyens d’avoir du matériel de classe et lorsque l’un d’entre eux est malade, il reçoit des herbes dans de l’eau bouillie comme placebo.

Quelles sont les autres structures avec lesquelles nous travaillons ?

Le premier travail dans cette mission consiste à rencontrer les autorités locales pour se présenter, expliquer notre mission et se faire conseiller sur les lieux les plus prioritaires. De même, à chaque arrivée dans un canton ou un village, il est nécessaire de venir se présenter auprès des différentes autorités.

Il y a ensuite de nombreuses autres structures d’aide déjà présentes dans le pays. Pour commencer, notre premier interlocuteur et partenaire dans ce projet est la Croix-Rouge du Tchad. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est également présent ainsi que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR) et beaucoup d’autres ONG. Une étape préalable est donc de rencontrer l’ensemble de ces organisations pour s’assurer que l’aide apportée est cohérente et complémentaire au soutien existant. Dans certains cas, l’évaluation est menée conjointement et la charge de travail est répartie en fonction des moyens et des compétences de chacun.

Enfin, pour développer l’économie locale, les moyens utilisés par les ONG sont ceux disponibles dans le pays. Par exemple pour la construction des abris d’urgence, nous allons utiliser les nattes disponibles dans les marchés locaux, la structure métallique sera construite par les quincaillers locaux.

De manière globale, l’Aide Humanitaire ne doit pas venir déséquilibrer le fonctionnement du pays et créer de nouvelle demande. Il est donc fondamental de travailler toujours en coordination avec les stratégies locales et la Croix-Rouge du Tchad est pour nous un partenaire privilégié dans ce sens.